Le mathématicien grec Euclide a écrit, dans son ouvrage Les Éléments : « Διὰ δύο διακεκριμένων σημείων μία καὶ μόνη εὐθεῖα διέρχεται » (ben oui, il était grec) : Par deux points distincts, il ne passe qu’une seule droite.
Eh bien, entre les deux points Tulln et Korneuburg, nous avons trouvé cette unique droite – et nous l’avons suivie. Attention : c’est un exercice qui n’est pas à la portée de n’importe quel randonneur ! Passés quelques kilomètres, la rectitude caminienne (caminien, caminienne : relatif au chemin, à son tracé, ou à la marche qu’il implique. Étymologie : dérivé de l’ancien français « camin », lui-même dérivé du latin « camminus » – je précise car je viens de l’inventer) peut provoquer des troubles psychologiques allant des sensations de désœuvrement et de désintérêt au cafard, à la morosité, à la lassitude, au languissement, à la mélancolie, au spleen… et, dans les cas les plus aigus, à l’apathie ou à l’accablement – sans parler d’une tendance suicidaire et d’une irrépressible envie de se jeter dans le Danube.
Seuls des randonneurs dotés d’une vie intérieure riche, profonde et féconde peuvent triompher de cette épreuve – comme Mireille. Pour les autres, à la vie intérieure disons simple (pour ne pas dire pauvre et stérile), il existe heureusement des stratégies de survie. Par exemple : herboriser.
Ainsi, Benoît a identifié les fleurs jaunes suivantes : Lotier corniculé, Hippocrépide en ombelle, Séneçon, Pissenlit, Épervière, Hélianthème, Verge d’or, Luzerne lupuline, Molène bouillon-blanc, Molène bouillon-noir, Molène à fleurs denses, Molène faux-phlomis et Scabieuse. Puis il est passé aux fleurs blanches et roses : Cerfeuil sauvage, Compagnon blanc, Gaillet blanc, Œillet des rochers, Saponaire, Thym des bergers, Trèfle rose et Cornille bigarrée. Puis aux fleurs bleues. Et enfin aux herbes.
Mireille l’a aussi occupé en lui désignant des insectes à photographier — tâche éminemment difficile car le vent d’ouest souffle fort. Ce qui, certes, facilite notre marche, mais fait aussi bouger les fleurs… et les papillons qui sont dessus. Et pendant que Benoît s’escrimait, Mireille traçait la route. Il fallait alors que Benoît passe la surmultipliée pour rattraper Mireille, l’effort physique remplaçant dans ce cas tout besoin de vie intérieure.
En dernier recours, il restait à Benoît la solution peu glorieuse mais parfois salutaire : dire du mal des cyclistes inamicaux et imbus d’eux-mêmes. Une autre alternative à la vie intérieure, discutable, certes, mais dans ces cas d’extrême rectitude caminienne, toutes les solutions sont bonnes, même les mauvaises.
Et c’est ainsi que nous arrivâmes, sans trop de casse psychologique, à Korneuburg (que Mireille appelle Kronenbourg – peut-être un effet secondaire de la rectitude caminienne), avec quelques difficultés à négocier les premiers virages à angle droit qu’imposent la morphologie des voies urbaines et le monde en deux dimensions.
Et comme de coutume, c’est sous quelques gouttes que nous atteignîmes le bien mal nommé hôtel Zur Sonne (littéralement : « Au soleil »).
🥾23,6 km ↗️+50 m ↘️-65 m ⛅️ 19-21 °C













Mais aussi pour égayer notre chemin….






