Aujourd’hui, nous parcourons le dernier grand méandre que le Danube fait dans le Waldviertel (littéralement le quartier de la forêt), cette région de granit et de forêts dont les contreforts dominent le Danube de plusieurs centaines de mètres. C’est notre plus longue étape (26 km), parmi celles incluant un dénivelé important. Elle est constituée d’un tronçon de 16 km à travers bois et reliefs jusqu’à la touristique cité médiévale de Dürnstein, célèbre pour son château, aujourd’hui en ruine, où Richard Cœur de Lion fut maintenu prisonnier par le duc Léopold V d’Autriche en 1192, si ma mémoire est bonne. Vous ne vous rappelez plus ?
Allez, instant « Alain Decaux raconte… ». On est en 1191, c’est la Troisième Croisade contre Saladin, qui vient de mettre la main sur Jérusalem. En face, une coalition : Angleterre (Richard Cœur de Lion), France (Philippe Auguste) et Saint-Empire germanique (Frédéric Ier, dit Barberousse). Léopold V est dans la team Germany et remplace Barberousse, qui a eu la mauvaise idée de se baigner en armure en traversant un fleuve turc. Premier objectif de la joyeuse bande : reprendre le port de Saint-Jean-d’Acre, ce qui finit par réussir après un long siège. Là, Léopold plante fièrement son drapeau tout en haut des remparts… sauf que Richard se dit que son drapeau à lui orné des trois lions ferait meilleur effet et balance le drapeau de Léo depuis le haut des murailles. Humiliation. Inimitié. « Je te garde un chien de ma chienne ». Léopold rentre vexé en Autriche. Richard, lui, continue un peu la croisade, mais il voit bien que Jérusalem, ça va être compliqué. Et puis il y a son frérot Jean Sans Terre qui lui a piqué la place en Angleterre… Du coup, il décide de signer vite fait un petit traité avec Saladin histoire de sauver les apparences et de rentrer incognito, déguisé en pèlerin, parce qu’il n’a pas que des amis en Europe. Mais en traversant l’Autriche, il se fait reconnaître (pas facile de jouer le pèlerin quand on est de la haute). Paf, Léopold l’attrape, le colle dans les geôles du château de Dürnstein, et demande une rançon astronomique (plusieurs tonnes de métaux précieux). Elle sera finalement versée 14 mois plus tard, permettant à Richard de rentrer au pays… pour mieux mourir quelques années plus tard d’un carreau d’arbalète pendant le siège du château de Châlus-Chabrol, dans le Limousin. Mais c’est une autre histoire !
Revenons à nos moutons. Après Dürnstein, il reste une dizaine de kilomètres dans les vignes et le long de la voie ferrée jusqu’à Krems. C’est pas très dur, mais ça rajoute deux bonnes heures. Vu qu’on a décollé à 10:21:21, ça nous fait arriver à Krems vers 18h30. Ça va encore être tendu. L’idée de prendre le train ou le bus à Dürnstein commence à faire son chemin, d’autant qu’une pluie est annoncée en soirée, que je n’ai plus beaucoup de batterie (la lampe de poche avait décidé d’éclairer le fond de… ma poche). Profitant d’un chemin plat, je consulte les horaires. Un train toutes les 3 heures : le 15h30, ça va être juste. Un bus toutes les heures. Le 16:24 est jouable. Voilà, nous avons une option. Nous déciderons plus tard. En attendant, nous n’avons qu’à profiter une dernière fois de cet environnement exceptionnel. Et nous ne serons pas déçus ! Nous verrons un pauvre viticulteur équipé d’un pauvre masque FFP2 qui se déforme au gré de sa respiration, traiter ses pauvres vignes avec un pauvre pulvérisateur à moteur, avec sa pauvre femme sans masque qui vaque deux pauvres rangs en dessous. L’odeur du « phytosanitaire » associée au gaz d’échappement est tout simplement divine. Vite, barrons-nous d’ici. Heureusement, la nature nous réserve quelques belles surprises, telle cette biche qui broute paisiblement sur notre chemin ou, plus extraordinaire encore, une petite chauve-souris endormie sur une grande bardane. « C’est pas normal, elle a pas la tête en bas ! ». « Mais Mireille, répondis-je doctement en sortant mon appareil photo, ce n’est pas parce que les chauves-souris dorment généralement la tête en bas que toutes les espèces dorment la tête en bas. Il y a peut-être des espèces arboricoles, comme celle-là par exemple ». « Ouais, peut-être, mais c’est bizarre quand même ! ».
Nous attaquons enfin la très raide descente vers Dürnstein et faisons une dernière pause au milieu des touristes montés voir les ruines du château. Il est bientôt 16 heures, on marche depuis presque 6 heures…l’option bus fait consensus ! Nous nous remettons en route et atteignons l’arrêt avec une marge confortable de 10 minutes qui sera convertie en boules de glace .Le bus est à l’heure ! 18 minutes plus tard, nous débarquons à Krems.
Le soir, nous dînons dans un agréable Biergarten d’une magnifique truite à la cuisson impeccable. En attendant le café, je me mets en quête de savoir quelle espèce de chauve-souris passe sa journée endormie sur des plantes comme la bardane. Et là, que lis-je ? « Des observations ponctuelles rapportent le piégeage accidentel de petites chauves-souris, telles que la pipistrelle commune (Pipistrellus pipistrellus), la noctule commune (Nyctalus noctula) ou le murin de Natterer (Myotis nattereri), par les infrutescences sèches et crochues de bardanes (Arctium spp.) et de chardons (Cirsium spp.). Ces crochets peuvent retenir le pelage ou les ailes, entraînant souvent la mort par épuisement ou prédation. Bien que rare, ce phénomène illustre un risque sous-estimé même en milieu ouvert comme forestier. ». Mireille avait raison ! (J’aurais pu m’en douter, elle est abonnée à La Hulotte, quand même !). La pauvre petite chauve-souris était morte par effet velcro, prisonnière de la bardane, ou pire, elle était encore vivante et nous aurions pu la libérer du piège bardanesque. Quelle méprise ! Quelle horrible désillusion !
Voilà ce qui arrive avec la science : on creuse, on creuse et on apprend de mauvaises nouvelles. Bon, c’est fini, on ne m’y reprendra plus. La petite chauve-souris, elle faisait un gros dodo, le réchauffement climatique est un cycle naturel et l’acétamipride est bon pour la santé. Elle est pas belle la vie ?
🥾18 km 🚍7,5 km ↗️+565 m ↘️-565 m 🌦️ 18-23€ °C











