Au moment de partir, le patron, Loïc, que j’ai personnellement élevé hier soir au rang de Grand-Croix de l’ordre de la Panna Cotta (sa femme Brigitte a été faite officier pour son coulis d’abricots frais), nous indique trois options. Soit passer comme balisé par le village de Saint-Privat-de-Vallongue : sans intérêt, il n’y a rien et en plus l’église est fermée ; soit couper par la route de la bergerie : fait gagner une heure, y a les chiens de la bergerie mais il faut passer sans s’en occuper ; soit enfin remonter derrière la maison jusqu’au col de Chambas où nous sommes passés hier, fait gagner deux heures. Nous partons sans avoir fait notre choix, occupés par le ciel gris (il a plu toute la nuit) et quelques gouttes qui se mettent à tomber.
Arrivés deux cents mètres plus loin à l’heure du choix, nous prenons l’option 2 intermédiaire : la bergerie. Et effectivement, lorsque nous arrivons à la bergerie, trois gros chiens de berger ont couru vers nous en aboyant vigoureusement. Le berger a tenté de les rappeler en nous rassurant du traditionnel « Vouzinquiétépas, imorpas ». Ce à quoi je répondis avec flegme « Je crois que c’est déjà fait ! », considérant les deux trous dans mon short où passent aisément deux doigts boudinés de randonneur et une douleur à l’arrière de la cuisse droite. « Ivouzamordu ? », demanda le maître incrédule. « Je le pense ! », euphémisais-je en baissant mon short pour constater l’étendue des dégâts : une grosse balafre sanguinolente et une zone tuméfiée grosse comme une pièce de cinquante euros. Rien de trop méchant. Le berger fut désolé, le suspect fut désigné et nous reprîmes notre chemin pour aller désinfecter tout ça un peu plus loin.
Le ciel était toujours tout gris, et nous avions une rude montée vers le signal de Ventalon (1350 m). Au pied du raidillon qui menait au sommet, nous sommes tombés nez à nez avec un randonneur lourdement chargé. Je ne sais pas si c’est sa casquette grise qui faisait penser à un heaume ou qu’il nous dominait comme s’il était sur un palefroi mais il m’a fait penser à un chevalier de Moyen-Âge. Nous déclinons nos maisons respectives « Tour de Lozère ! », dit-il. « Urbain V », répondis-je. Aucune hostilité ne régnant entre ces deux maisons, il se laissa choir sur le sol, jambes écartées, buste incliné vers l’arrière avec son sac pour dossier, les bras pendant et lâcha dans un soupir : « C’est dur les Cévennes, y a pas d’eau ! ». Puis arriva son épouse qui laissa tomber lourdement son sac et se coucha à plat ventre dans l’herbe en lâchant : « S’il y avait une voiture, je retournerais direct à Florac ». La situation était critique, une nouvelle mission d’urgence pour notre cellule d’écoute psychologique. Nous nous asseyons à notre tour. En trente et un ans de randonnée, ils n’avaient jamais été dans une région où trouver de l’eau était si difficile, et pourtant ils en avaient fait ! Nous discutons de nos randonnées passées, notamment de la Norvège que nous avions en commun. Son épouse s’est pendant ce temps placée d’elle-même dans un sommeil thérapeutique. La discussion vire ensuite rapidement au comité de rédaction du Gai Randonneur : La pompe filtrante, peut-on s’en passer ? — Tentes ultra-légères, risque de condensation accru ? — chaussures en Goretex, vraiment efficaces ? — Vêtements en mérinos, réellement respirants ? — Madère, le mois idéal ? — Bœuf musqué, quelle distance d’approche ? — Chien agressif, les bonnes attitudes. Le numéro double de l’été étant bouclé, nous nous séparons d’un « Bon courage et merci pour l’échange ! ».
Nous expédions la dernière montée, je profite du sommet pour poster le billet du jour et nous repartons sur des chemins désormais bien roulants au milieu de la forêt du Bougès jusqu’à la Cham de l’Hermet, un formidable paysage de chaumes, de bruyère et de rochers tous ronds, avec un chemin qui croustille, avant de plonger vers le charmant village de Pont-de-Montvert, 150 mètres en contrebas. Nos bières bien méritées englouties, nous gagnons notre gîte tout au bout du village, un étonnant ensemble de petites maisons soignées et fleuries nichées dans un trou de verdure qui fait penser à un village de Hobbits. D’ailleurs, Béatrice, la pétillante maîtresse de ces lieux, a de bien grandes chaussures… Mais quelles nouvelles aventures nous sommes-nous embarqués ? Notre quête nous l’apprendra.
🥾20,8 km ↗️+840 ↘️-715 m 🌤️ 20-24 °C









