S’il y avait un virus qu’ils avaient contracté, c’était bien celui des longues randonnées itinérantes. Profitant de leurs quatre semaines de congés d’été, ils avaient ainsi parcouru une bonne partie de l’Europe. Et l’été 2020 ne devait pas échapper à la règle. Les MirBen, car c’était ainsi qu’ils se faisaient appeler sur les chemins, avaient jeté leur dévolu sur le pays de Galles. Ils avaient prévu de rejoindre Knighton en train depuis Paris, ce qui s’annonçait comme une aventure en soi, pour parcourir les sentiers tourmentés du Glyndŵr’s Way, rejoindre Offa’s Dyke Path et, arrivés en vue de la baie de Liverpool, obliquer vers l’ouest sur North Wales Pilgrim’s Way, le « camino gallois », pour atteindre l’abbaye de Bardsey Island, tout au bout de la péninsule de Llyn, que Ptolémée appelait le « Promontoire des Gangani ».
Si l’autre ne s’était pas pointé, vous auriez certainement découvert sur le blog de Ben qui étaient les Gangani. Car Ben tenait un blog de voyage depuis que la technologie lui avait permis de glisser Internet dans son sac à dos. Il mettait un point d’honneur à publier chaque jour un résumé de l’étape dans un style parfois ampoulé, comme il sied aux randonneurs, aurait-il ajouté, car il faisait la part belle aux calembours. Cela lui valait un petit succès d’estime auprès de ses « followers » : un petit cercle d’amis, la famille proche et une poignée de collègues triés sur le volet. Il n’y avait souvent pas grand-chose à raconter mais il trouvait toujours un fil rouge et quelques artifices pour rendre une copie honorable avant le petit-déjeuner. Mir assurait la revue éditoriale, corrigeait les fautes, refusait systématiquement les « Putain ! » dont Ben usait pour donner du caractère à ses personnages et de l’intensité émotionnelle aux dialogues (arguments immanquablement rejetés) mais elle acceptait avec bienveillance les « Oh ! Punaise ! » alternatifs et s’abstenait de tout avis que Ben aurait pu prendre pour un compliment. Le billet était aussi agrémenté de photos accompagnées d’une légende, tantôt humoristique, tantôt docte et émaillée de noms latins quand Ben jouait les naturalistes. Des paysages retouchés, peu de vrais gens, quelques selfies aux côtés de panneaux au sens équivoque, des natures mortes permettant un bon mot, des fleurs sages et dociles et quelques insectes à la netteté acceptable sauvés d’une série de clichés flous, voilà ce qu’était l’univers photographique de Ben, à mi-chemin entre le touriste avancé et l’amateur (mal) éclairé.
Mais l’autre était arrivé, l’autre virus, le « conarovirus », comme l’appelait Ben. Confinement, fermeture des frontières, télétravail et croix sur les vertes collines galloises. Pour la première fois depuis que Mir et Ben se connaissaient, leur projet de grande randonnée estivale s’évanouissait. L’incertitude du lendemain avait mis sous l’étouffoir l’enthousiasme nécessaire à trouver un plan B. Ben n’en cherchait pas vraiment. Il proposait la Grèce, relativement préservée de la pandémie, mais sans grande conviction. Mir, qui poussait depuis quelques années l’idée de vacances un peu plus sédentaires, idée assez inconcevable pour Ben, saisit l’opportunité et lui proposa de se poser dans un endroit d’où ils pourraient faire des balades en étoile. Des balades en étoile ? Ben se vit un instant en combinaison spatiale, sac au dos, sur la Via Lactea, en direction de Bételgeuse dans la constellation d’Orion. Mais bon, 642 années-lumières, c’est peut-être un peu trop ambitieux, pensa-t-il. Mir le ramena sur terre en parlant de balades dans le Queyras, lieu de leur première grande randonnée, il y a une trentaine d’années. Pris par les sentiments, il abandonna ses velléités helléniques et se lança mollement dans l’organisation du voyage.
Bref, il était prêt pour des vacances plan-plan et ses followers en prendraient plein les mirettes !