« Mais alors, on va au même endroit qu’hier ! » s’exclama Mir après que Ben lui eut exposé la balade du jour. « Ce n’est pas tout à fait ça, Mir. Oui, on passera à Baume Longe mais on y arrive par un tout autre chemin et on ne s’y arrête pas. L’objectif, c’est le col de Cloche, tu vois ici. En plus, c’est une boucle. Il y aura juste un petit tronçon sur la route, au début ou à la fin. » « Hum », fit Mir en reposant le téléphone de Ben sur lequel était affiché le tracé. À cet instant, la patronne arriva. « Les desserts vous ont plu ? Deux cafés ? Je peux vous offrir un petit génépi comme hier ? »
La demie de dix heures sonnait au clocher de l’église quand les MirBen prirent la direction du col de la Cayolle. D’abord large, la route se rétrécit soudain à l’entrée des gorges du Bachelard. Ben suivait leur progression sur l’écran de son smartphone. Il s’agissait de trouver un endroit où garer la voiture, ce qui ne semblait pas évident. Inquiétude finalement inutile car juste au départ du sentier, il y avait un parking, si l’on pouvait appeler ainsi ce replat caillouteux où pouvaient tenir trois voitures au plus. Ben proposa que ce départ soit leur arrivée et de commencer par le petit tronçon de route. Une centaine de mètres après un panneau indiquant « Ce chemin ne mène pas au col de Cloche et encore moins à Rome », le véritable sentier démarrait et s’élevait rapidement sur le versant sud à travers une végétation arbustive en direction de Baume Longe. Comme le chemin s’infléchissait vers le nord, on entrait dans une forêt de grands hêtres avant de retrouver le replat herbeux du hameau en ruine. Ils ne s’arrêtèrent que le temps de boire un peu d’eau. Le chemin repartait vers l’est sous le couvert des arbres pour atteindre le pied d’une barre rocheuse, parsemée de vestiges d’abris de pierre, puis rejoindre une impressionnante forêt de mélèzes. Mir et Ben avaient l’impression de marcher sous la nef d’une cathédrale végétale. Le ciel, qui s’était couvert, accentuait encore ce sentiment de solennité. Le chemin débouchait dans un vallon fleuri qui menait au col de Cloche. Mir et Ben firent leur pause au pied de la croix au Christ de bois grossièrement taillé. La vue s’étendait loin vers l’ouest dans la vallée du Bachelard. On distinguait quelques toits du hameau du Villard d’Abas ; la descente serait rapide. Un couple de marcheurs montait. Mir et Ben attendirent leur arrivée pour se remettre en route. La descente était directe à travers la pente herbeuse. Ils passèrent derrière quelques chalets abandonnés et rejoignirent la ravine qui conduisait au hameau. Le chemin faisait maintenant des lacets à travers une végétation plus étoffée. « Eh, Mir, regarde la fleur. Je n’ai jamais vu un truc pareil ! » Ben venait de découvrir l’astragale queue-de-renard, une étonnante fleur aux gros pompons jaunes et laineux qui avait colonisé les derniers lacets. L’appareil photo de Ben reprit du service. Ils arrivèrent enfin à la première maison du hameau. Un portillon barrait le chemin et un drapeau bleu-blanc-rouge flottait au vent. Voilà qui ne présageait en général rien de bon. Mais il n’y avait nul panneau DÉFENSE D’ENTRER ou PROPRIÉTÉ PRIVÉE et, de toute façon, il n’y avait pas d’autre chemin. Ben poussa le portillon et entra. De part et d’autre, il y avait des jardinières de fleurs multicolores et des sculptures naïves faites de tranches de rondin, de branches mortes et de matériaux de récupération divers ; certaines étaient peintes. Ben prit le risque de sortir son appareil photo à nouveau. Le propriétaire bricolait sur une terrasse en surplomb. « Bonjour Monsieur. Vous avez un jardin joliment décoré ! » L’homme s’approcha de la balustrade et enleva ses gants de travail. Il avait largement passé la soixantaine mais avait encore une carrure solide. Il était torse nu avec des bretelles, son ventre portait une longue cicatrice verticale. Il avait d’épaisses lunettes d’écaille et, quand il parlait, il laissait voir une bouche édentée. « C’est moi et ma femme qui avons fait ça. Ça occupe ! » dit-il en descendant les marches d’un petit escalier. Et il fit faire le tour du jardin à Mir et Ben.
« Les œuvres d’Art Brut sont réalisées par des créateurs autodidactes, des marginaux retranchés dans une position d’esprit rebelle ou imperméables aux normes et valeurs collectives, qui créent sans se préoccuper ni de la critique du public ni du regard d’autrui. Sans besoin de reconnaissance ni d’approbation, ils conçoivent un univers à leur propre usage. Leurs travaux, réalisés à l’aide de moyens et de matériaux généralement inédits, sont indemnes d’influences issues de la tradition artistique et mettent en application des modes de figuration singuliers », peut-on lire à l’entrée de la collection du musée de Lausanne qui leur est consacré. C’est la parfaite illustration de ce qui se passe en ce lieu. Et Mir et Ben ont la chance de rencontrer l’artiste. Ici, le douanier, un bonhomme jovial fait de rondins et portant cocarde. Là, le crocodile qui donne une seconde vie à une branche morte, avec une vieille chaîne de tronçonneuse en guise de dents et de vieilles billes en verre pour les yeux. Un chat noir et blanc, une grosse araignée jaune, une créature hybride entre le lapin et le chien complètent la collection. « Je peux faire une photo de vous ? » demanda Ben une fois la visite achevée. « Oui, à côté de votre personnage, ce sera parfait ! Encore une petite photo. Voilà, merci ! » Puis, après le travail de l’artiste, arrive l’homme et son histoire. Le retour d’Afrique. Dakar. Sa femme qui lui dit : « T’as fait 40 ans de mer, ben maintenant, on fera 40 ans de montagne » et lui qui répond : « Ben faut que je tienne jusqu’à 105 ans alors ! » Après l’homme et son histoire, l’homme et son présent. « Ici, ils sont bien, mais c’est dur l’hiver, surtout de mi-décembre à mi-janvier parce qu’il n’y a pas de soleil, à cause des montagnes. Mais il y a les bêtes qui descendent. Pas les chamois, mais les bouquetins et les cerfs. » Puis vient l’homme et son futur. Il évoque la dépendance qui ne sera pas pour lui, ses enfants qui sont loin, les vieux qu’on laisse crever dans les EHPAD. Ben a toujours été étonné, lors de ses randonnées, de voir comment de parfaits inconnus peuvent, après quelques minutes de discussion, en venir à leurs problèmes existentiels : leur divorce, leur premier avortement, une perte, l’angoisse de la fin de vie… Qu’est-ce qui fait qu’on confie au randonneur qui passe ce dont on ne parle probablement pas à son voisin ? Puis notre artiste se tut. Il avait tout dit. Ben laissa passer un moment puis reprit, plus léger : « En tout cas, merci pour la visite, c’est vraiment un jardin enchanté ! » Et Ben tendit sa main pour sceller ce moment de partage. « Non, désolé, on fait partie des personnes à risque ! » « Oh, bien sûr, excusez-moi ! C’est moi qui suis désolé. J’aurais dû y penser. » « Ce n’est pas grave, le cœur y est ! » Ils se saluèrent de la main. Deux lacets plus tard, Mir et Ben étaient à la voiture.
« J’espère que son portrait sera réussi ! » dit Ben.
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La Fourmi (surprise) : Oups !
Le lézard (gourmand) : Miam !
(Rideau)

















À dr. : Le Pierrot triste (rondins et chutes de bois, fer à béton, couvercle plastique)


À dr. : Chat (rondins, branches, billes de verre, fils de fer)
