« Mir, tu as vu, la grève des narrateurs est finie. Et, comble de l’ironie, ils reprennent un dimanche. Tout ça pour ça ! » dit Ben en extrayant sa serviette de son rond marqué de leur numéro de chambre. « Oui, mais ils auront une médaille s’ils travaillent 10 dimanches d’affilée, leur a promis le gouvernement. Ça doit les motiver. Le problème des narrateurs, c’est qu’ils n’ont pas de reconnaissance. Ils sont coincés entre l’écrivain et les personnages. Les écrivains sont admirés, les personnages vénérés et le narrateur, tout le monde s’en fout. » Mir avait vu juste. Mais l’heure de la revanche a sonné et ce petit con de Ben qui se croit malin de balancer son histoire de Sophie à deux balles pour briser notre grève va être servi, je le garantis, foi de narrateur ! Parlons-en de sa Sophie et de son Oksymor. Un torchon littéraire contraire à la charte d’éthique des narrateurs ! « Je vais chercher du pain, je t’en ramène une tranche, Mir ? » « Non merci, ça ira », répondit-elle en prenant une gorgée de café. Le problème, quand on est narrateur, c’est qu’on est tout le temps interrompu ! Un torchon littéraire plein de clichés, écrivais-je, où les personnes du Moyen-Orient sont nécessairement des marchands d’esclaves, où les Polonais sont nécessairement ivrognes, où la violence faite aux femmes est l’objet de rire et où des animaux sont martyrisés. Je suis étonné qu’il n’ait pas écrit que Maria avait de la moustache. « J’y ai pensé, intervint Ben, mais c’est un tel cliché qu’il n’y a pas besoin de l’écrire pour que les gens y pensent, même le narrateur ! » « Alors vous avez prévu quoi aujourd’hui ? » demanda Nicolas, leur hôte, une pile de bols dans les mains. « La tête de Cula », répondit Ben, fier de son projet de balade. Le connaissant, c’est le nom qui avait dû lui plaire. Nicolas fit la grimace. « Avez-vous déjà été aux lacs Blanchet derrière le col de Chamoussière ? Vous suivez la crête et après vous descendez à vue. C’est sauvage et ce sera plus beau que la tête de Cula. C’est un truc qu’on fait en hiver en ski de rando ! Passez me voir après, je vous montrerai sur la carte. » C’est ainsi que deux heures plus tard, les MirBen atteignaient le col de Chamoussière, puis enchaînaient avec l’ascension du pic de Caramantran, un plus de 3 000 mètres pour 25 petits mètres offrant une belle vue sur le Viso, suivaient la crête jusqu’au col de Saint-Véran puis contournaient la Rocca Bianca à travers rocs éboulés et névés pour rejoindre le col Blanchet avant de redescendre jusqu’aux lacs en prenant le temps d’observer deux hermines folâtrant, puis de remonter au col de Chamousset avant d’entamer le long serpentin du sentier de retour.
« Auchourd’hui, les MirBen y Chamoussière beaucoup ! » aurait dit Maria, pensa Ben, écrivit, contraint, le narrateur.
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