« Alors vous avez prévu quoi aujourd’hui ? » demanda Nicolas, leur hôte, une carafe de jus d’orange dans chaque main. « Le col de Clausis », répondit Ben, très confiant ce matin car il avait vu cette balade dans les 10 plus belles randos du Queyras. Nicolas fit la moue. « Le col de Clausis ? Ça ne me dit rien. Passez me voir quand vous aurez fini votre petit-déjeuner, on regardera sur la carte. » Le col de Clausis était au bout de la vallée du Cristillan qui débouchait sur Ceillac, un peu loin du terrain de jeu de Nicolas qui connaissait mal cette partie du Queyras. « La vallée du Cristillan est connue pour être jolie. La montée au col semble ardue dans les éboulis, faudra demander à des locaux. » Ben était satisfait : il aura au moins choisi lui-même une balade en Queyras, et pas n’importe laquelle, la dernière, la ultima.
Arrivés sur place, en voyant le nombre de voitures garées et les bambins qui montaient avec leurs parents, Ben se dit qu’il n’y aurait pas besoin de demander aux locaux ; il ne l’envisageait d’ailleurs pas. Le chemin montait en bons lacets jusqu’au lac de Clausis (où les familles généralement s’arrêtaient pour la journée) et repartait ensuite dans une large vallée glaciaire couverte d’herbe où seuls dominaient les cirses épineuses et les piquets balisant le chemin. Ayant atteint la base des éboulis à l’opposé du col, le sentier repartait en diagonale quasi directement jusqu’à l’échancrure entre le Longet et le Péouvou. Mir et Ben atteignirent sans difficulté le col et, comme hier, ils prirent un peu de hauteur pour leur pause biscuits-abricots secs, contemplant l’aiguille de Chambeyron au loin.
« Mir, je pense que dès notre retour, je vais me lancer dans la rédaction des Aventures du Capitaine Oksymor. Tu veux encore un abricot ? » « Oui, je veux bien. » Puis après un temps de silence, elle reprit : « Mais je croyais que tu l’avais écrit, ton truc sur Oksymor et sa girafe, pendant la grève des narrateurs, ça ne t’as pas suffi ? En plus, tu m’as dit que ça avait fait un bide. C’est vrai que la fin était glauque ! » « Oh, Sophie la girafe, c’était juste un petit test, un prototype vite fait. Ça n’allait pas très loin dans la psychologie des personnages. » « Ça, c’est le moins qu’on puisse dire ! Et ça raconterait quoi le roman ? » « Eh bien, ce serait l’avant et l’après de l’épisode de Sophie la girafe. Avant, je ne sais pas encore trop, mais après, j’ai quelques idées. Le père d’Al Qadam qui est un cheikh au Yémen, en apprenant la mort de son fils, déciderait de le venger. Il enverrait sa garde personnelle, les terribles Moumelak — sans S, comme pour les Figolu — pour les enlever, Oksymor et le nain, et les ramener. Je pense faire faire l’enlèvement pendant le mariage de Maria et Maxi. Je verrais bien Kurt suivre les Moumelak avec Berzingue dans leur voyage de retour. Peut-être aussi ce serait le bon moment pour faire rentrer Claire Obskür, l’amoureuse d’Oksymor. Je ne sais pas encore comment, mais elle pourrait se retrouver dans le harem du cheikh pour aider Oksymor à s’évader. Enfin, y a de quoi faire ! » « Je vois, dit Mir sur un ton narquois, ça a effectivement l’air d’être super psychologique, et très abouti ! Et la photo, tu abandonnes ? » « Non, mais je vais garder ça pour les vacances. Et puis, il faudrait que je commence par étudier le mode d’emploi de mon super appareil ! »
Leur attention fut distraite par un couple qui était arrivé au col en poussant leurs vélos high-tech. Ils firent l’objet de la curiosité d’une famille de l’Oise, avec deux ados (Ben les reconnaîtra plus tard sur le parking) qui, visiblement admirative, discuta avec eux pendant qu’ils reprenaient leur souffle. Ils allaient au col Albert par la crête. Autant le chemin qui montait au col portait la marque du travail de l’homme pour le rendre pédestrable, autant sur la crête, ce n’était qu’une sente qui composait avec les caprices du rocher. Le couple passa devant Mir et Ben sans les saluer, tout à leur effort ; ils portaient désormais leur vélo plus qu’ils ne le poussaient. « Eh bien voilà des vacances qui ne sont pas plan-plan ! » dit Ben. « Il ne me semble pas que les nôtres l’aient été ! » rétorqua Mir. « Tu as raison. Entre les balades et le blog, je n’ai pas eu un moment à moi ! » « Tu as calculé notre dénivelé ? » demanda Mir. « Tu veux dire le dénivelé total ? Non, pas encore, je te dirai ça ce soir. Tu veux encore un gâteau ? De toute façon, il faut les finir. »
Au dîner, après la traditionnelle soupe de demi-pension, Ben déclara : « Bon, j’ai fait le calcul. Tu sais combien on a grimpé pendant ces vacances plan-plan ? » « Non, vas-y, dis. » « Eh bien, Mir, tiens-toi bien, nous avons monté… attends, je regarde pour être précis : 13 437 m, soit 640 m en moyenne par jour. Il nous manque 220 m pour pouvoir dire qu’on a fait un Everest et un Mont-Blanc cumulés. » « Eh bien finalement, tu vois Ben, les randonnées en étoile, c’est à des années-lumière d’un plan plan-plan ! » « Oui, oui, je le reconnais humblement, Mir ! Allez, trinquons à nos super vacances ! »
« Alors, ça s’est bien passé aujourd’hui ? » demanda Nicolas derrière son masque, les mains chargées d’assiettes sales. « Passez me voir au bar quand vous aurez fini votre repas, la maison vous offre un génépi ! » lança-t-il sans attendre leur réponse.
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