Le Randonneur Insoumis : Monsieur MirBen, c’est très aimable à vous d’accepter de recevoir le magazine Le Randonneur Insoumis et de répondre aux nombreuses questions de nos lecteurs qui ont suivi avec passion vos exploits et dont je me ferai ici le modeste porte-parole.

— Monsieur Zouzou, c’est avec un grand plaisir que je répondrai, mais permettez-moi de refuser le qualificatif d’exploit pour ces quelques jours de randonnée en France sur le GR 7. 

Le Randonneur Insoumis : Quand même, 587 kilomètres parcourus en 27 jours, 170 heures passées sur le chemin, 13 000 mètres de dénivelé… pour des retraités !

— Eh bien justement, si nous l’avons fait, c’est que ce n’est pas un exploit ! 

Le Randonneur Insoumis : Il est quand même reconnu que ce GR 7 n’est pas facile !

— La difficulté réside à mon avis moins dans le parcours en lui-même que dans la rareté des hébergements et des points de ravitaillement. Mais en acceptant de sortir du GR pour aller dormir et grâce à l’hospitalité des hôtes, cela se fait très bien, dans la solitude !

Le Randonneur Insoumis : Que voulez-vous dire par solitude ?

— Eh bien, nous n’avons pas rencontré grand monde. En particulier, aucun autre randonneur, même sur les tronçons que le GR 7 partage avec le chemin de Saint-Jacques ou le chemin Vézelay-Assise. Mais bon, cela ne nous dérange pas, cela fait des années que nous randonnons sur des chemins qui n’attirent pas les foules !

Le Randonneur Insoumis : Vous avez eu l’air de particulièrement apprécier vos hôtes.

— Oui, beaucoup. Vous savez qu’on avait souhaité revenir randonner en France pour avoir des discussions un peu plus profondes avec les gens que nous rencontrions et, hormis quelques rencontres sur le chemin [NDLR : voir J07 et J11] et en auto-stop [NDLR : voir J13 et J27], le gros de nos échanges a été avec nos hôtes et je dois dire que nous avons été accueillis par des gens tous très différents mais tous très ouverts, chaleureux et bienveillants. On est venu nous chercher à la gare, on nous a fait à manger « parce qu’on était des randonneurs », on nous a préparé des pique-niques pour les lendemains sans repas, on nous a fait découvrir des spécialités régionales, on nous a partagé des passions, des projets, des moments… Mais cela n’a rien de très étonnant car pour beaucoup de nos hôtes, cette activité est le fruit d’une reconversion, reconversion après un plan social, un deuil, une situation professionnelle intenable, un questionnement existentiel… Bref, un désir de vivre autrement, avec des valeurs authentiques qui sont en résonance avec ce que nous recherchons pendant nos longues randonnées. Et je vais profiter de l’écho de votre magazine pour leur adresser à tous un immense merci !

Le Randonneur Insoumis : De belles rencontres humaines, je vois… Pour en revenir à vous, certains de nos lecteurs se demandent à quoi vous pensez pendant vos longues heures de marche ?

— Ha ha ! Ils vont être déçus, à pas grand-chose ! Marcher dans la nature sur des chemins faits de cailloux, de rochers, de trous, d’ornières, de bosses, couverts de branches et de feuilles, traversés par des ronces et des orties, demande une grande attention. Une grande concentration ! Ajoutez à cela un regard naturaliste qui scrute les bords des chemins à la recherche de petites bêtes assez aimables pour se laisser photographier. Ajoutez encore les montées où il faut caler son pas sur la respiration et les températures caniculaires où il faut se concentrer pour garder la bouche fermée pendant l’effort pour éviter le dessèchement de la gorge. Bref, l’esprit est bien occupé !

Le Randonneur Insoumis : Certains de nos lecteurs se sont aussi étonnés que dans vos billets journaliers vous n’exprimiez jamais si vous êtes content ou pas.

— Ha ha ! Et pourquoi pas une météo de notre humeur comme on le fait à la petite école ou en entreprise, ou une notation en cinq étoiles des étapes ! Non, ce n’est pas l’esprit. Le chemin est un tout et nous le prenons comme il est. S’il y a une étape moins belle, elle est nécessaire pour atteindre celle qui sera « plus belle ». Si, dans notre gîte, il fait trop chaud, eh bien il fait trop chaud, mais ce gîte nous est nécessaire pour passer la nuit. Il n’y a rien d’autre à faire qu’à l’accepter ! À la limite, on peut dire qu’on a été content chaque jour ! Mais de toute façon, ne pas être content n’était pas une option.

Le Randonneur Insoumis : Quelles sont les trois choses qui vous ont le plus marqué pendant ces quatre semaines ?

— La première c’est la sécheresse. Voir de nos yeux cette végétation en souffrance, toutes ces plantes aux feuilles racornies ou brûlées, tous ces arbres qui ont fait le choix de sacrifier les feuilles de leur cime, tous ces fruits tout secs, ces étendues d’herbes jaunies, ces hêtres à l’écorce craquelée, porte ouverte à tous les parasites, et tous ces troncs et branches mortes qui jonchaient notre chemin comme jamais ne nous l’avions vu auparavant. Je crois que le GR7 aurait pu être rebaptisé le GR sec !

La seconde chose c’est d’avoir touché du doigt la désertification de nos campagnes. Les villages sans commerces et sans cafés, on s’y attendait, mais aussi toutes ces maisons vides, abandonnées, et pas seulement dans les hameaux mais aussi dans les Grand-Rues ! Ce qui n’empêche toutefois pas une vie assez riche pour ceux qui ont fait le choix d’y vivre ou d’y rester.

La troisième est notre redécouverte de la Bourgogne. Bien sûr, avec Mireille de Dijon, on connaissait un peu mais on connaissait en fin de compte bien mal. Que de combes, ravins, forêts, plateaux, vignobles à découvrir. Nos rencontres de chemin nous ont donné quelques pistes, les panneaux du chemin également et nos discussions d’auto-stop nous ont donné envie de lire le Pape des escargots d’Henri Vincenot et d’aller à la découverte des lieux cités comme Éric l’a fait [NDLR : voir respectivement J21, J22 et J27].

Le Randonneur Insoumis : Côté photo, vous nous avez gâtés avec Mireille de dos et les insectes…

— Je perçois une pointe d’ironie ! Oui, j’ai beaucoup de photos de Mireille car c’est le lot, en randonnée, de courir derrière quand on essaie de photographier des insectes. Et c’est vrai, j’aime les photos de chemin où la petitesse (picturale) de Mireille donne une idée de la grandeur des arbres et des paysages, parfois même sans les montrer, comme dans la série légendée « Nouveaux horizons ». Et j’aime bien les insectes qui peuvent se prêter au jeu de la pose, mais hélas pas si souvent. Et puis la terre est basse et le sac à dos est lourd. C’est un sacré exercice physique que la macrophotographie en randonnée ! Et puis, Mireille trace la route devant, il faut aussi savoir renoncer à ce magnifique Machaon qui nous nargue en voletant ! Je n’ai pas fait beaucoup de photos de fleurs parce que c’est beaucoup plus difficile que ça n’en a l’air si l’on veut sortir du registre descriptif de la botanique et peu de paysages parce que ce n’est pas trop mon truc. En fait, c’est exactement l’inverse des photos d’insectes en termes de satisfaction. Sur une photo d’insectes, on découvre plein de choses qu’on ne voit pas à l’œil nu alors que sur une photo de paysage (enfin les miennes), le rendu est toujours très inférieur à ce qui a tant réjoui le regard ! Voilà ! 

Le Randonneur Insoumis : À ce propos, la grève des papillons ?

— Eh bien, j’ai plus d’infos. Je suis content de les partager avec vous. Il y a une reprise partielle dans les lieux humides mais partout où la température est trop élevée, les papillons continuent la grève pour que leur droit de retrait soit reconnu et que des mesures soient prises contre le réchauffement climatique. Ils sont désolés que ceux qui pâtissent de leur grève soient ceux qui ne polluent pas, comme les MirBen, mais eux, tout ce qu’ils veulent, c’est pouvoir accéder à une tranche de lupin avec un morceau de Saint-Nectar. J’invite tous vos lecteurs à les soutenir dans leur lutte. 

Le Randonneur Insoumis : Merci pour ces précisions. Parlons maintenant de vos billets…

— Pour les billets ? Je vous laisse juge. Ils sont à l’image du chemin. Il y en a de riches, il y en a de pauvres, il y en a qui parlent à certains et d’autres à d’autres, il y en a avec des (mauvais) calembours qui resteront à jamais incompris. Ce sont les petites crottes que laisse le renard bien en évidence avec quelques noyaux pour marquer son territoire. Pour moi, c’est une discipline, mon incontournable exercice, celui qui ouvre ma journée comme les matines ouvrent celle du moine. Page blanche. Il faut se lancer, idée ou pas. Les idées viennent en écrivant, le fil rouge s’invente, se déroule et arrive le moment de la chute. Il faut une chute. La première idée est souvent bonne mais la réalisation bancale. La tournure juste arrive généralement à la relecture du billet, avec un sentiment de satisfaction. Et puis le billet est relu par Mireille et validé par approbation silencieuse. Et puis c’est posté et le billet est derrière moi, comme le chemin parcouru. 

Le Randonneur Insoumis : Merci pour ce partage plein d’humilité. Une dernière question. Nous sommes à moins d’un an de l’élection présidentielle et je voulais savoir si vous aviez une mesure que vous voudriez voir figurer dans le programme des candidats. 

— Oui, je trouve que tous les particuliers (chambres d’hôtes ou Airbnb) qui accueillent des randonneurs ou des cyclistes devraient voir ces nuitées exonérées d’impôts. Ils font œuvre d’utilité publique en permettant un « tourisme décarboné » dans ces endroits loin de tout mais qui valent d’être connus. Et c’est uniquement grâce à ces hôtes que cela est possible. Ils doivent être remerciés de cette contribution et les vocations encouragées. Merci au Randonneur Insoumis de donner de l’écho à cette proposition ! 

Le Randonneur Insoumis : Voilà une proposition qui sort des sentiers battus et à laquelle le Randonneur Insoumis ne peut que souscrire ! Nous prenons date et appellerons l’ensemble des candidats à s’engager clairement sur ce point ! 

Mais notre entretien va prendre fin car j’ai le TGV de 11 h 38 à Mâcon-Loché à prendre. Un dernier mot ? 

— Je voudrais juste remercier une dernière fois tous nos hôtes et bons samaritains : Camille, Claude et Hervé, Corinne, Emmanuelle, Éric, Fatiha et Marion, Femmy et Rob, Fred, Hervé, Huguette, Jessica et Yan, Josiane, Maria, Mariane et Tristan, Mélissa, Monique et Jean-François, Régine et Serge, Roland et Sander, Sylvie et Didier, Yolande ainsi que tous nos lecteurs et followers que nous embrassons ! 

Le Randonneur Insoumis : On se retrouve l’an prochain pour la saison II ? 

— Pour sûr !