Nous quittons notre B&B (qui lui mériterait le nom d’Eden car tout y était parfait – voir épisode précédent) et sortons d’Ivrea par une imposante porte dans les murailles qui enceignent encore le nord de la ville. Il commence à faire chaud et nous suons bientôt à grosses gouttes, ce qui est le signe que notre clim interne se met en route.

Le chemin part dans les collines, passant près des lacs Pistono et Sirio qui tiennent lieu de stations balnéaires pour les Eporediesi (c’est comme ça qu’on appelle les habitants d’Ivrée), puis nous redescendons dans la vallée où coule la Doire Baltée, vallée que nous ne quitterons plus jusqu’au col du Petit-Saint-Bernard où nous arriverons dans un peu moins d’une dizaine de jours.

Depuis quelques jours, nous croisons pas mal de randonneurs (c’est le luxe de parcourir la Via Francigena à contre-courant) que nous saluons d’un solide BONJOUR !, en français dans le texte, non pas pour faire ostentation de notre qualité de champion du monde par procuration, mais histoire d’ouvrir la porte à une petite papote, sait-on jamais. Nous croisons beaucoup de couples, certains avec madame caracolant loin devant et monsieur peinant sous son bât ; nous croisons des adeptes des bâtons qui savent s’en servir et des qui les confondent avec un déambulateur ; des groupes de quatre mais qui marchent par deux ; nous avons même croisé deux filles qui traînent leur sac à dos derrière elles sur ce qui ressemble à des caddies recyclés, accompagnées d’un chien portant lui-même deux petites sacoches fluos. Bref, nous avons croisé beaucoup de randonneurs touristes, aucun n’arrivant à la cheville de Jésus de Marseille (voir épisodes précédents), jusqu’au moment où nous avons croisé monsieur Ledru.

À l’ombre d’un arbre, un marcheur se reposait. Nous le saluons d’un solide BONJOUR ! (voir paragraphe précédent) et il nous répond par un « Ben voilà qui va simplifier les choses ! » Il se lève. Il est maigre, visage bronzé, joues creusées, barbe brune, une bonne cinquantaine. Une question qui n’en est même pas une : « Vous faites la Via Francigena ? », et le voilà qui nous livre sa vie en condensé. Il va jusqu’à Rome pour célébrer ses 20 ans sans alcool. Il espère y arriver pour l’Assomption mais les Alpes ont mis à rude épreuve son genou. Il achètera une genouillère à Ivrea et compte sur la plaine du Pô pour récupérer. Pour les 18 ans, il a été à Saint-Jacques, d’une traite, de chez lui. Il habite Reims. Il fait tout d’une traite, toujours. Il voyage en autonomie : tente, duvet, deux jours de nourriture. Il travaille à l’usine, embauche à 5 heures et fait des heures sup qu’il accumule sur un compteur-temps. Il a été voir son responsable pour demander trois mois de congés. Son compteur le lui permettait. Le responsable a tiqué un peu mais lui a finalement dit : « On peut rien vous refuser Monsieur Ledru, quand on sait ce que vous faites avec vos congés ! » Trois minutes chrono. Nous lui souhaitons un solide BUON CAMMINO et regardons s’éloigner celui qui est peut-être le seul vrai Pèlerin de la Via Francigena.

Nous reprenons notre chemin, et quel beau chemin ! On est loin des chemins blancs de la plaine du Pô. Ici, c’est de l’antique, de l’empierré, du qui a vu passer des générations de paysans se rendant sur les terrasses s’occuper des vignes et de leurs cultures vivrières. C’est magnifique, mais aussi ça se mérite, et notre cadence s’en ressent. Nous ne sommes plus en plaine et nous devrons désormais en tenir compte dans nos estimations de temps de marche.

Et nous arrivâmes à Pont-Saint-Martin par le vieux pont Saint-Martin.

🥾23,0 km  ↗️+410 m ↘️-315 m

On ne quittera plus cette vallée jusqu’au col du Petit Saint Bernard (le 31 juillet)
Pergolas à tous les étages
Joubarbe des toits (Sempervivum tectorum) (de jovibarba, « barbe de Jupiter » – plantée sur les toits, elle était supposée protéger de la foudre)
Selfie à l’ancienne (c’est transporter le miroir qui est un peu pénible par rapport à comment ils font les jeunes maintenant)
Art contemporain
Ephipiggère des vignes – mâle (Ephippiger ephippiger)
Le pont Saint-Martin sur la voie de Saint-Martin à Pont-Saint-Martin