Était-ce le ciel chargé de nuages gris ? Mais ce matin la discussion avec notre hôte était plutôt grave, si on peut dire que l’effondrement du monde est un sujet grave. Le problème, c’est que je partageais son constat. Modèle de consommation, chômage de masse, lobbies, système bancaire, pénurie alimentaire, dérèglement climatique, surconsommation, extinction des ressources… La grosse différence entre lui et moi, c’est que le jour du grand collapsus, du grand effondrement, il aura des sorbets fraise plein son congélateur car les fraises ont vraiment bien donné cette année, ainsi que des tas de bocaux de sauce tomate car là c’est la pleine saison, et il faut cueillir et transformer.
C’est ainsi que, le moral dans les chaussettes (en plus de nos pieds), nous quittons les coteaux roannais pour les monts de la Madeleine où même l’évocation de Proust n’adoucira pas la perspective de disparaître sans une dernière petite coupe de sorbet fraise !
Le ciel reste gris sans daigner donner la moindre goutte sur des terres qui n’ont pas vu de pluie depuis mai. Du point de vue strictement égoïste du randonneur, je dirais tant mieux, d’autant que Mireille a oublié sa housse de sac imperméable. Mais du point de vue du citoyen responsable et éco-concerné, je souhaite bien évidemment qu’il pleuve. Mais si possible entre 22 h et 7 h. Enfin, si c’est possible !
Côté chemin, nous quittons la Loire pour l’Allier, la plaine pour le relief, la chaleur des chemins blancs pour la fraîcheur des sous-bois. Pas de quoi se plaindre en somme !
Et côté étape, nous quittons les villages pour une auberge isolée et la France pour une ambiance 100 % batave, ce qui n’est pas une insulte, mais un juste mot un peu suranné pour dire néerlandais, et que je n’ai entendu récemment que dans la bouche de journalistes sportifs, gardiens reconnus du cliché éculé, du poncif usé et de la métonymie ringarde. Pour en revenir à l’ambiance batave, nous sommes les seuls non-néerlandophones au milieu de la patronne et son mari, des deux familles du gîte et des deux couples qui étaient là pour dîner. Cela ne nous pose pas de problème mais explique sans doute pourquoi, nous qui sommes végétariens, avons soupé d’un coq au vin, alternative jugée préférable au bœuf bourguignon alors que deux jours plus tôt j’avais appelé la patronne au téléphone pour l’informer que nous étions végétariens (la réservation de la nuit et de la table d’hôtes avait été faite préalablement), ce à quoi elle avait répondu “Pas de proplem, nous sommes ouverts”, et de l’ouverture d’esprit, c’est bien le moins qu’on attend des Néerlandais, peuple ouvert s’il en est, entre autres vis-à-vis du végétarisme, mais la réponse m’avait quand même un peu interpellé. À la relecture des événements, je m’aperçois qu’elle n’avait rien compris à mon appel et juste fourni la réponse la plus probable aux mots qu’elle avait identifiés, et moi j’en avais fait à peu près autant en interprétant “ouvert” avec le prisme de ma question.
Au moment où je termine ces quelques lignes, la pluie s’est mise à tomber, drue. Le soulagement de Dame Nature est perceptible !
🥾20,2 km ↗️+711 m ↘️-408 m





