Ben mit une dernière touche à ses photos et les publia sur le blog. Mir ne lui laissa pas le temps d’aller contempler le résultat, il était temps d’aller petit-déjeuner. La visière en plastique de la patronne leur rappela que le conarovirus était toujours présent. Elle leur demanda s’ils s’étaient passé les mains au gel hydroalcoolique. Ben lui tendit ses mains pour l’inspection. Après un temps de surprise, elle passa à la suite des instructions sanitaires puis aux aspects techniques de la machine à café. Mir choisit une table dans la cour intérieure. « Attention à la marche » fut la dernière recommandation de la patronne. Une fois leurs allers-retours pour s’approvisionner terminés (il n’y avait pas de plateaux), ils se mirent à la sélection de la balade de la journée. « Gorges et col des Baronnies » leur sembla la balade idéale : longue mais pas trop, avec un dénivelé raisonnable et un départ de Buis. Ils passèrent la fin du petit-déjeuner sur l’actualité footballistique.

Équipés de leurs chaussures de marche à tige haute jamais portées, ils se mirent en quête d’une supérette pour acheter quelques fruits et gâteaux. Lorsqu’ils randonnaient au long cours, ils n’emportaient que de l’eau mais une balade plan-plan se devait d’inclure une forme de pique-nique, si possible avec vue. Ils finirent par trouver le Super U tout au bout du bourg. C’est à ce moment qu’ils prirent conscience qu’ils n’avaient pas emporté de masques. Heureusement, le panneau dans le sas d’entrée mentionnait « fortement recommandé ». Pour faire bonne figure, Ben reprit deux fois du gel hydroalcoolique.

Le chemin suivait la route jusqu’aux gorges d’Ubrieux. Un panneau y indiquait « Site d’escalade Lou passou d’Hannibal ». Buis-les-Baronnies s’enorgueillissait en effet d’avoir accueilli Hannibal et ses éléphants ; c’était en 218 av. J-C. En cheminant vers le col de Malpertuis, Ben se mit à penser aux éléphants. Dans un élan de créativité absurde, il s’imaginait relancer une grande course d’éléphants, entre Tour de France cycliste et Paris-Strasbourg à la marche. L’évidence lui vint qu’elle s’appellerait la classique Lagny-Bâle. Il faudrait contacter les maires, mais sûr qu’ils seraient partants. Elle serait ouverte aux éléphants d’Afrique et aux éléphants d’Asie, et d’ailleurs, s’il y en avait… enfin, pas les éléphants de mer tout de même. Il pensait aussi en faire une course mixte, ça plairait aux féministes. Et puis une course d’éléphants, c’est décarboné. Ça plaira aux écolos. On pourra même recycler les bouses. Et puis faudra trouver des sponsors. Le chocolat Côte d’Or, peut-être ? Les stations de lavage Éléphant bleu ? Le Parti républicain américain, peut-être même ! Bon, combien d’étapes ? À quelle vitesse marche un éléphant de course ? Combien de temps ? Est-ce qu’il faudra attendre la fin de la pandémie pour lancer l’épreuve ? Bon, l’éléphant n’est pas sensible au conarovirus. Les Chinois ont fait une étude et ont conclu qu’on pouvait réautoriser la vente de trompes et d’oreilles d’éléphant sur le marché de Wuhan. Et puis à dos d’éléphant, les distances de sécurité sont forcément respectées. Et

Un « Ça te va ici pour manger ? » sortit Ben de son délire éléphantesque. Ça lui allait. La vue était superbe. Mir sortit de son sac les abricots et les Figolu ; Ben l’eau et sa polaire pour en faire un coussin douillet. Ils mangèrent silencieusement en contemplant le paysage. Ben avait posé soigneusement ses trois noyaux d’abricot sur un bout de rocher. « Tu ne les jettes pas ? C’est naturel ! » « Eh ben non, c’est pas naturel ! Biodégradable, peut-être, mais naturel certainement pas. Y a pas l’ombre d’un abricotier ici ! C’est un déchet ! Le seul endroit où il serait acceptable de jeter un noyau, et encore, ce serait un verger d’abricotiers ! »

Ils reprirent le chemin qui maintenant descendait. Le sac à dos de Mir était lesté de six noyaux et les éléphants n’avaient pas survécu à la pause. La batterie de l’appareil photo montra ses limites quelques lacets plus loin. Ben se rabattit sur son portable, ce qui lui permit de pester comme au bon vieux temps en essayant désespérément de mettre au point sur une cigale heureusement coopérative. Le mont Ventoux apparut, puis le rocher Saint-Julien et enfin Buis-les-Baronnies. Ils repassèrent devant le Super U et s’arrêtèrent à la première terrasse rencontrée, à l’ombre fraîche d’un vieux platane. Le patron leur apporta leurs bières, les verres pendant sous ses cinq doigts agrippant fermement le col où ils porteraient leurs lèvres. Mir et Ben se regardèrent puis trinquèrent en échangeant un « Santé ! » lourd de sens.

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« À peine partis et déjà à l’attendre ! », pensa Mir.
N’habite plus à l’adresse indiquée
M’as-tu-vu !
Ni vu… ni connu !
On venait d’en-bas à droite
Madeleine de Proust
En route vers le col de Malpertuis (et demain ce sera le corps de mal partout)
Aphillanthe de Montpellier (Aphillantes monspeliensis)
Grrrrr !
Non contente de chanter tout l’été, elle fait aussi de la pole dance !
Et Buis on est arrivé !