Le Super U était sur le trajet vers le mont Ventoux. Ils s’y arrêtèrent pour acheter leurs six abricots et une bouteille d’eau fraîche (il leur restait des Figolus). La caissière était une forte femme blonde dont la visière en plastique accentuait son caractère de valkyrie. Ben l’observait et se dit qu’elle ne devait pas aimer les paiements en liquide : l’ouverture du couvercle de sa caisse, dans son mouvement de bascule vers le haut, percutait systématiquement son giron. « Une nouvelle maladie professionnelle en perspective, pensa-t-il : le syndrome du téton bleu ! » « 3 euros 85, s’il vous plaît. » Mir tendit un billet de 10 euros, la caisse s’ouvrit et la caissière eut un léger sourire.

Il y avait un peu de route jusqu’au parking du camping du mont Serein. Midi sonnait au clocher de la chapelle Notre-Dame de Groseau quand ils se mirent en route, sac au dos. Ben s’était donné le projet photographique de rendre le caractère tourmenté des arbres du versant sud et de documenter cette balade à la manière d’un storytelling saisissant. Ben n’affectionnait guère le franglais mais avait pour storytelling une indulgence particulière. La traversée d’un premier large couloir d’éboulis donna le ton de la randonnée : minérale et panoramesque (le néologisme était de Ben). Dans les passages arborés, Ben recherchait les troncs tordus, les branches moussues, les racines serpentueuses mais il avait beau regarder et tenter quelques cadrages, rien qui ne vaille tripette pour en mettre plein les mirettes ne sortait de son œilleton. Il se désintéressa des tourments des arbres du versant sud. Mir était loin devant car Ben ne résistait pas aux proies dociles que sont les fleurs du bord du chemin. Son esprit se mit à vagabonder. Il repensa aux capitaines au long cours. Il avait revu cette expression désuète dans un livre sur l’exploration polaire et cette espèce d’oxymore phonétique que constituait le long cours lui avait plu. Pourquoi cela lui revenait-il maintenant ? Mystère des liaisons synaptiques… Peut-être sous l’effet de l’endorphine produite par l’effort, Ben vit le titre d’un roman émerger : LE CAPITAINE OKSYMOR, MARIN AU LONG COURS. Il tenait son roman ! Il força le pas pour rattraper Mir tout en déroulant le fil rouge burlesque de son invention. Il la rattrapa car elle s’était arrêtée pour l’attendre. « Mir ! Je crois que j’ai mon roman. Le personnage principal, ce serait le capitaine Oksymor et il serait marin au long cours ! Tu vois : long cours – long – court, oxymore. » Mir voyait et, le connaissant, s’attendait au pire. « Alors j’ai pas toute l’histoire, mais en gros, il serait amoureux de Claire, Claire Obskür bien sûr, une jeune femme à la peau d’un blanc écarlate. Il aurait comme bras droit un poilu chauve et manchot. Le poilu s’appellerait en vrai Caux mais il se ferait appeler Berzingue. Berzingue, on ne saurait pas pourquoi mais on saurait qu’il en a marre des blagues avec le poilu Caux. Poilu Caux, c’est une contrepèterie ! Et puis comme ça Oksymor il lui dirait tout le temps « À toute, Berzingue ! » quand ils se quitteraient. Ce serait un gag récurrent. À un moment, je ferai mourir Berzingue dans les bras du capitaine Oksymor, histoire qu’il lui dise une dernière fois « À toute ! » Il y aurait aussi Momo, un Libyen dyslexique, Maurice Leblanc, un Malien du nord très cultivé et, Michel Legrand, un nain. Bien sûr, à un moment, le capitaine Oksymor, Oksy pour les intimes, affronterait des morts-vivants. Il aurait un caméléon albinos. Et puis il aurait été élevé par son grand-père pêcheur qui lui aurait livré le secret de la pêche au maigre, tu sais le poisson, et puis Oksy il aurait amélioré le procédé pour n’attraper que les gros, les gros maigres. C’est comme ça qu’il serait devenu riche. Je suis sûr qu’on pourrait faire plusieurs tomes. Et puis… oh, un pavot velu du Groenland ! » Il s’agenouilla pour prendre la photo. Mir s’éloigna sur le chemin qui maintenant montait en raides lacets dans la rocaille. L’acide lactique avait mis un terme à l’excitation littéraire lorsque Ben rejoignit Mir sur la crête dénudée. Au loin, un bâtiment peint de rouge et de blanc au sommet du Ventoux se dressait comme un phare. Mir marchait devant. Ben se dit qu’une photo de Mir avec le Ventoux en fond pourrait être un nouveau projet, d’autant que la végétation était rare. Il la suivit de loin à l’affût du cadrage idéal. Il la rattrapa à la table d’orientation. Ils se fondirent un temps dans la foule des cyclistes, des motards, des randonneurs et des touristes automobiles puis redescendirent vers le camping qu’on apercevait déjà en contrebas.

Ils conclurent leur balade pas si plan-plan à la buvette du mont Serein. La bière engloutie, Ben demanda à Mir : « Alors t’en penses quoi des… » (prenant la voix nasillarde des speakers des années 30) « Aventures du capitaine Oksymor, marin au long cours ? » « Hum… je pense… et ça devrait faire plaisir au fameux capitaine OK–SY–MOR, que c’est… » Ben se rengorgea et bomba imperceptiblement le torse. Il s’était déjà un peu identifié à Oksy. « … que c’est infiniment nul ! »

La tempête faisait rage. Le capitaine Oksymor tenait bon la barre sous les paquets de mer qui déferlaient sur le pont. Soudain, il vit nettement la vague, immense, destructrice, arriver et s’abattre sur la goélette. Berzingue, qui dormait dans sa bannette, fut projeté sur le sol. Il comprit immédiatement que quelque chose de grave était arrivé. S’aidant de son unique main gauche, il gravit l’échelle aussi vite que la violence du tangage le lui permettait. Sortant de la dunette, il comprit immédiatement en voyant la barre tourner comme folle que l’impensable était arrivé. Il se précipita au bastingage. Aucun homme n’arriverait à survivre dans une telle mer déchaînée. Mais au milieu des déferlantes, il crut entendre, sortant de l’écume, « À toute ! » FIN

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Mont Ventoux : les choses sérieuses commencent !
— Le couloir d’éboulis, s’il vous plait ? — Vous ne pouvez pas vous tromper, c’est tout droit !
Randonneuse en herbes
Pavot velu du Groenland (Papaver aurantiacum) ou Pavot des Alpes
Hêtre ici et maintenant
Galéopsis à feuilles étroites (Galeopsis angustifolia)
Pour un 14 juillet réussi, tourner l’écran d’un quart de tour dans le sens anti-horaire. Merci.
On a marché sur le Ventoux
Faut sortir des sentiers battus… Facile à dire !
Pavot des Alpes (Papaver aurantiacum) ou Pavot velu du Groenland
Sommet du Ventoux… ou du Mauvègoux ?
Ceraiste des Alpes (Cerastium alpinum)
Veni. Vedi. Mimi.
Anthyllide vulnéraire (Anthyllis vulneraria)
Avant tout… « Au Ventoux ! »