Après l’épisode du mont Ventoux, les MirBen souhaitaient renouer avec du plan-plan plus plan-plan. Il était déjà établi de longue date que la matinée serait consacrée au marché. Le conseil stratégique tenu au petit-déjeuner décida à l’unanimité que le sentier botanique qui monte dans les collines au bout du bourg serait une parfaite occupation pour l’après-midi.
Rien ne pressait, ils prirent leur temps. Ben travailla un peu ses photos de fleurs. Il commençait à percevoir qu’une photo nette n’était pas une photo réussie. Du temps où il prenait ses clichés avec son smartphone, il souffrait de l’autofocus rétif et approximatif de son appareil. Après des années de gros plans flous ou, disons, exceptionnellement nets, il avait enfin cherché sur Internet le mode d’emploi et appris qu’il suffisait de taper deux fois sur la zone de l’image où l’on souhaitait la mise au point. Il doubla ainsi son taux de succès. Comme il partait de bas, cela ne changea pas la qualité de ses gros plans. Mais maintenant, il avait l’appareil photographique avec l’autofocus le plus performant de sa catégorie ; la netteté n’était (presque) plus un problème. En regardant ses dernières prises, Ben se rendit compte que le secret d’une belle photo de fleurs, c’était aussi la qualité de l’arrière-plan, la qualité du FLOU de l’arrière-plan. « Voilà qui est paradoxal ! se dit-il. Après avoir enfin atteint la netteté, il faut que je reparte en quête du flouté. Il y a du yin et du yang là-dedans ! »
En fin de matinée, ils descendirent au marché. Voilà qui allait permettre à Ben de se confronter à une autre forme d’exercice, la photographie urbaine : des scènes de rue avec de vrais gens. Il commença par photographier « Mir déambulant entre les étals », « Mir achetant des figues », butta sur « Mir achetant des abricots » à cause d’un groupe qu’il n’avait pas vu arriver et finit par s’enhardir jusqu’à prendre des scènes sans Mir. Après qu’ils eurent fait trois fois le tour du marché, l’intérêt était retombé et ils cherchèrent une terrasse où prendre un apéro, ce qui les conduisit à s’excentrer car en ce jour de marché, toutes étaient bondées. Ils étaient ainsi arrivés au bar des Passionnés qui réunissait manifestement tous ceux que le marché ne passionnait pas. Une inattendue calandre d’Alpine Renault trônait au-dessus des étagères derrière le comptoir. Ben demanda s’il pouvait la photographier et, au patron qui s’écartait, s’enhardit d’un timide : « Mais avec vous devant, c’est mieux. » C’est ainsi que Ben réalisa son premier portrait d’un inconnu.
L’après-midi était déjà bien avancée quand Mir et Ben quittèrent l’hôtel pour leur balade plan-plan. Ils sortirent du bourg en longeant l’Ouvèze, suivirent une petite route à travers le vert tendre des oliviers qui les mena jusqu’au départ du sentier botanique. La sente rocailleuse montait dans la colline sous les chants des cigales. Arrivés à un replat, Mir et Ben se figèrent et se regardèrent. Oui, ils avaient bien entendu ! « Je vais m’énerver ! Je sens que je vais m’énerver ! Ça y est je m’énerve ! » La voix avait semblé provenir d’un arbuste, un cornouiller sanguin. Sanguin, tout s’expliquait ! Quelques lacets plus loin, c’étaient des bruits de fête, de chamboule-tout, de musiques folkloriques. « Oh ! Regarde, Mir ! Ça vient du petit chêne kermès là-bas ! » Quelques lacets plus haut, les MirBen eurent le sang glacé par de longues plaintes. Elles venaient d’un petit arbuste aux fleurs blanches, un amélanchier (Amelanchier ovalis). « Mais pourquoi se plaint-il comme ça ? » demanda Mir. « Je crois que c’est parce que son âme, elle en chiait ! » répondit Ben, compatissant. À quelques lacets de là, ils furent accueillis par un « Salut les amoureux ! » « Ne restons pas là ! dit Ben en pressant Mir. C’est la cupidone bleue. Elle est toxique. Elle peut rendre aveugle ! » Quelques lacets plus tard, Mir et Ben furent reçus avec un « Ô putain con, des touristes ! » « Avec un accent pareil, ça doit être l’aphyllante de Montpellier ! » annonça doctement Ben. En effet, au milieu des rocailles, une belle fleur aux pétales bleus striés semblait les dévisager. Poursuivant leur chemin, un bruissement d’ailes les fit se retourner. Tout était immobile. Il n’y avait là parmi les rochers qu’un églantier qui semblait les observer d’un regard perçant. Ils arrivèrent enfin aux ruines du Jas du père Blanc où ils firent une pause. À peine assis, une voix féminine les interpella. « Alors les MirBen, toujours en vadrouille ! » « Eh ! Comme toi, Garance ! » répondit Ben qui l’avait reconnue. « Mir, je te présente la Garance voyageuse. » Mir fut impressionnée par sa tige poilue qui n’avait rien de très féminin. Garance lut dans les pensées de Mir. « Ce ne sont pas des poils, ce sont des aiguillons, c’est pas pareil. C’est l’équivalent végétal des semelles crantées de tes chaussures, qui ne font d’ailleurs pas non plus très féminin, nin-nin ! » Dans ces conditions, il était devenu difficile de rester plus longtemps. D’ailleurs, Mir et Ben voulaient encore aller admirer le panorama depuis les ruines du château d’Ubrieux non loin. Ils reprirent le chemin et s’apprêtaient à quitter le sentier botanique lorsqu’ils furent l’objet d’une bordée d’insultes. « Ne fais pas attention, dit Ben d’un ton las. C’est le polypode vulgaire. Cette petite fougère mal élevée ne mérite pas qu’on lui réponde. »
Par une sente escarpée, ils atteignirent l’éperon rocheux où se trouvait jadis le château. Il n’en subsistait rien ; seul un cairn surmonté d’un fanion usé par le vent et le soleil portait la marque de l’homme en ces lieux. Ils s’assirent sur le sol herbeux et s’adossèrent confortablement au rocher. Les figues tièdes sorties du sac, une brise rafraîchissante, un paysage enchanteur, les arabesques des martinets dans le ciel : rien ne pouvait sortir Mir et Ben de leur plénitude. C’est sans doute pourquoi ils n’entendirent pas la frêle potentille printanière pester : « Eh ! Vous m’écrasez avec vos grosses fesses. Laissez-moi tranquille ! Allez-vous-en ! »
● ● ● ● ●















