La montagne de Bluye, un gros pli rocheux orienté est-ouest, séparait Buis-les-Baronnies du mont Ventoux. La balade démarrait dans la vallée du Toulourenc — tout ou rien en provençal — s’élevait au-dessus d’une gorge puis montait tout droit dans la pente pour atteindre la crête à l’extrémité est de la Bluye. La demie de onze heures sonnait au clocher de l’église de Saint Léger. Le ciel était d’un bleu intense. Il allait faire chaud.

Profitant de l’effort de la montée, un nain frappa à la porte de l’imaginaire de Ben. Il était accompagné d’une girafe. Ils se connaissaient, ils s’étaient rencontrés hier. Et hier, Ben n’avait pas une idée précise de qui était ce nain mais là, maintenant, tout devenait clair ! C’était Michel Legrand, le nain ami du capitaine Oksymor (voir Chapitre 3). En fait, il fallait l’appeler Maxi, tout le monde l’appelait Maxi. Et la girafe s’appelait Sophie. C’est à Zanzibar que Maxi avait découvert Sophie, c’était encore un girafon. Elle appartenait à un marchand d’esclaves, un soi-disant fils d’émir, qui s’appelait Al Qadam Alqlyl. Ça veut dire petits pieds en arabe mais il ne voulait pas trop que ça se sache. Il maltraitait le girafon et ça avait ému Maxi. Maxi s’était interposé. Le girafon avait écarquillé ses grands yeux noirs. Il avait reconnu en Maxi sa maman, sans doute à cause de la chemise jaune à carreaux marrons que portait Maxi ce jour-là (et tous les autres jours d’ailleurs). Enfin toujours est-il que la situation était plus que confuse quand le capitaine Oksymor était arrivé. Al Qadam avait sorti son djambia du fourreau et le pointait vers Maxi en hurlant ce qui était très probablement des insultes. Maxi lui faisait face, les bras en croix, protégeant un girafon qui lui donnait d’affectueux coups de sa longue langue tout en poussant de petits glapissements. Oksy avait ramené tout le monde au calme en tirant un coup en l’air avec son revolver d’ordonnance modèle 1892, une arme dont il ne se séparait jamais quand il voguait sous ces latitudes. Il laissa parler Al Qadam le premier. Celui-ci s’exprimait dans un français assez convenable. Il prétendait qu’il l’avait appris avec une Française du harem de son père, une Normande du nom de Sor Maridaminik ou quelque chose comme ça. Sans laisser parler Maxi, Oksy proposa à Al Qadam de lui racheter la girafe. Qu’il fixe son prix. Al Qadam partit dans des salamalecs pour justifier un prix élevé. Il n’était pas commerçant pour rien. « Tou compren, Oksimour, lé jiraf, ji tien com a la prounelle dé mé zieu ! » Oksymor, qui connaissait le penchant pour l’alcool du Yéménite, prit la balle au bond. « J’ai dans mon bateau une bouteille que je gardais précieusement. Un mien cousin est bouilleur de cru près de Lyon, à Meyzieu, et il fait une excellente prunelle. Bien que cela me déchire le cœur, je suis prêt à te la céder contre cette girafe naine qui s’est prise d’affection pour mon Maxi. Viens sur mon bateau la goûter. Si elle te plaît, la bouteille est à toi et la girafe est à moi ! » Al Qadam n’avait pas tout compris mais la perspective d’avoir de l’alcool de lion, le roi des animaux, l’avait convaincu de faire affaire. Et toute cette fine équipe de se rendre sur le Parce Que, amarré au port, suivie par une joyeuse foule d’enfants. Dans sa cabine, Oksymor sortit la fameuse bouteille de prunelle de Meyzieu et la fit goûter à Al Qadam. Émerveillé par les riches arômes, Al Qadam topa là tout en toussant car elle faisait quand même dans les 50 degrés ! Et Al Qadam, se servant à nouveau, de raconter comment il avait lui-même acheté le girafon à un Belge faisant le négoce de latex. C’était le Belge qui l’avait baptisé « Sofi ».

La montée était raide sur le versant sud en plein soleil. Mir, qui menait la marche, décida qu’une pause « Eau et Figolu » s’imposait. Ben fut le premier à s’asseoir sur un rocher qui, de prime abord, semblait amical. « Ouaouf ! Je crois que je viens d’éprouver les sensations d’une tranche de rumsteck invitée à une pierrade ! » dit-il en se relevant. Bien que Ben fût assez content du début de son récit, il n’en parla pas et se contenta d’admirer le mont Ventoux en silence. Et il n’avait qu’une vague idée de la suite de cette histoire, si ce n’est qu’elle serait bien sûr liée à la croissance du girafon.

Ils étaient arrivés sur la crête. Le versant nord était une falaise abrupte dont le chemin suivait le bord au plus près, requérant un minimum d’attention. Arrivés au point culminant marqué par une croix de bois, les MirBen firent la pause « Abricots et Figolu » tout en profitant de la vue sur la vallée de l’Ouvèze et Buis-les-Baronnies. Ils étaient maintenant capables de placer les pièces du puzzle. « Tu vois, là-bas, c’est le col par où on est redescendu le premier jour. Et là, c’est la petite chapelle qu’on voit depuis la route de Molans, et là-bas, les vergers recouverts de plastique qu’on voyait briller depuis les ruines du château d’Ubrieux. »

Ils reprirent le cheminement sur la crête, maintenant couverte d’arbres offrant une fraîcheur appréciée. Arrivés à l’extrémité ouest, un long chemin rectiligne à travers des pierriers du versant sud ramenait au pied de la montagne. Chauffées par le soleil de la journée, les pierres du chemin rendaient leur chaleur, créant une étrange dissonance entre la douceur de la lumière de fin de journée et cet air chaud montant du sol.

« Mir, tu sais de combien grandit une girafe par semaine ? » demanda Ben qui venait de consulter Internet sur la route de retour. « Non, pourquoi tu me demandes ça ? » « 23 cm par semaine, tu te rends compte ! Un mètre en un mois ! Attention, ce sera à droite au prochain carrefour ! »

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Gorges du Toulourenc (tout ou rien en provençal)
Orpin blanc jaunâtre, papillon et escargot
Campanule agglomérée (campanula glomerata)
Érable à feuille d’obier (acer opalus) Disons qu’au démarrage, le plan est respecté. Après, quand ça grandit…
La Zygène de la filipendule (Zygaena filipendulae) et lavande officinale (lavandula angustifolia)
Zygènes de la bruyère (Zygaena fausta) et céphalaire blanche (Cephalaria leucantha)
Vous avez dit taille de guêpe ? Ammophile des sables (Ammophila sabulosa) et ail à tête ronde (Allium sphaerocephalon)
Montagne du Bluye : versant nord
Montagne du Bluye : versant sud
Carline à feuilles d’acanthes (Carlina acanthifolia)
Zygène de la bruyère (Zygaena fausta) et céphalaire blanche (Cephalaria leucantha)
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