Mir et Ben étaient assis sur une des banquettes au tissu ocre du bar de la Maison de Gaudissard, sirotant leur génépi d’adieu. C’était un cocon chaleureux où se croisaient habitués et randonneurs de passage, familles et montagnards solitaires. Ben pensait à son roman, Mir à leurs prochaines vacances. « Ben, qu’est-ce que tu dirais de revenir en hiver pour faire des raquettes ? Ça doit être sympa et je pense que la neige est assurée. » Ben héla Nicolas qui passait avec un plateau de verres vides. « Nicolas, c’est possible de faire des raquettes ici en hiver ? » « Oui, bien sûr ! Mais il ne faut pas tarder à réserver, la Maison est vite complète. Si ça vous intéresse, il doit rester des prospectus Hiver dans la vieille bibliothèque, c’est la porte à côté de l’armoire. »
Quand Ben eut terminé son génépi, il se leva et pénétra dans la « bibliothèque » en poussant une lourde porte grinçante. Il n’y avait pas de fenêtre et Ben eut un peu de mal à trouver l’interrupteur. Une lumière blafarde éclairait maintenant la petite pièce dont tous les murs étaient couverts d’étagères remplies de livres passablement hors d’âge. Ça sentait la poussière et le vieux papier. Debout dans l’embrasure de la porte, Ben scruta les rayons un à un pour trouver les fameux prospectus. La seule pile ressemblant à des catalogues était sur l’étagère droit devant lui, un vieux livre posé dessus. Ben fit les quelques pas qui le séparaient du meuble. Par curiosité, il souleva la couverture du livre qui trônait là. ACHEVÉ D’IMPRIMER SUR LES PRESSES DES IMPRIMERIES PAUL DUPONT À PARIS LE 25 JUIN 1962. Ben écarquilla les yeux ! C’était sa date de naissance ! Incroyable hasard ! Et qu’était donc ce livre aussi vieux que lui ? Il prit le volume cartonné et le retourna. Là, il blêmit. Les INCROYABLES AVENTURES DU CAPITAINE OKSYMOR, MARIN AU LONG COURS par Michael Branton. « Mais je rêve ou quoi ? » Ben ne savait plus trop quoi faire. Cette histoire était insensée. La bibliothèque devenait oppressante. Il se résolut à ouvrir le livre et parcourut les premières lignes. « Par une sombre nuit sans lune du mois de juillet, une main gantée frappa au heurtoir mi-humain, mi-lion d’une maison cossue de Buis-les-Baronnies. Les coups sur la porte se mêlèrent au son des cloches qui sonnaient minuit. « Bonsoir Docteur. Merci d’être venu si vite. Suivez-moi, c’est à l’étage. On a fait préparer de l’eau bouillante et des linges propres. » Deux heures plus tard, le médecin sortait et croisait le prêtre. Fleuridor François Joseph Oksymor était né, baptisé et déjà orphelin de mère. Son père mourut un mois plus tard de chagrin et d’une balle dans le front à la bataille de Gravelotte… » Quelle était cette magie ? Comment Ben avait-il pu imaginer un personnage qui existait déjà ? Qu’est-ce qui l’avait conduit à aller à Buis-les-Baronnies ? Et ce heurtoir, il s’en souvenait très bien, il l’avait même pris en photo et publié dans son blog. Ben reposa le livre et sortit de la bibliothèque, livide, s’assurant que la porte était bien refermée.
« Tu n’as pas le prospectus ? » demanda Mir. « Euh, pas trouvé… c’est pas grave, on regardera sur Internet… » bafouilla Ben. « Pourtant, tu es resté longtemps… Ça va Ben ? Tu as l’air tout pâle. » « Ça doit être la poussière », dit-il en feignant de tousser. « Nicolas ! Deux autres génépis s’il te plaît ! » « Mais je n’en veux plus ! » s’écria Mir. « T’es obligée ! C’est pour fêter ma nouvelle idée de roman. Tu avais raison, Oksymor c’était pas une très bonne idée et ça n’aurait pas marché. Ça aurait été bien dans les années soixante mais maintenant, les gens préfèrent des trucs avec du fantastique et du mystère, aux marges de la réalité… » « Voilà vos deux génépis », les interrompit Nicolas. « Allez, Tchin Mir ! » « Alors, c’est quoi ta nouvelle idée ? Je crains le pire ! » « Eh bien, c’est un auteur qui écrit un roman et qui tombe par hasard chez un bouquiniste sur un roman qui a le même titre et qui raconte la même histoire que celle qu’il était en train d’écrire. Alors, ça le chamboule un peu d’abord, et ensuite il décide de mener l’enquête pour savoir comment il en était arrivé à écrire quelque chose qui avait déjà été écrit et quelles sont les connexions entre lui et l’auteur et le livre. C’est une super idée, non ? » « Hum… c’est pas trop crédible ton histoire… je crois que je préfère encore Oksymor », dit Mir avec un sourire narquois. « Sinon, Mir, ça te dirait pas de retourner une petite semaine à Buis l’année prochaine ? Je demande comme ça. Moi, ça m’a bien plu ! » « Pourquoi pas ! On aura de toute façon le temps d’en reparler. En attendant, allons-nous coucher. On a de la route demain. » Ils enfilèrent leur masque chirurgical, se levèrent, saluèrent Nicolas et montèrent dans leur chambre. Dans les escaliers, Ben dit soudain : « Je reviens, j’ai oublié un truc. Je te rejoins. » Deux minutes plus tard, il était de retour dans la chambre, portant triomphalement le prospectus des séjours en raquettes. Le bruit de quelque chose furtivement glissé dans un sac à dos n’avait pas échappé à Mir.