En raison d’un appel à la grève émanant d’une organisation syndicale représentative des narrateurs de roman luttant pour le droit au repos dominical, nous ne sommes pas en mesure de diffuser l’intégralité de nos chapitres habituels. Nous vous prions de nous en excuser.
Pssssst… Pssssst… C’est moi, c’est Ben. Je profite de la confusion générale pour essayer de reprendre le contrôle de la situation. J’ai viré Loana. Elle l’a bien pris. Elle m’a juste affublé du nom d’un pain de 450 g qui se situe entre la baguette et le pain d’un kilo.
Voici la suite de l’épisode de Sophie la girafe. Le narrateur la connaissait depuis longtemps mais ne voulait pas la mettre parce que sinon ça faisait un roman dans le roman et bla-bla et bla-bla. Il est en grève et c’est tant mieux. Et comme la stagiaire « narrateuse » avait écrit le mot de passe sur un post-it collé sous le clavier, j’ai maintenant accès au tapuscrit. Je me dépêche, je ne vais pas trop rentrer dans les détails, le gréviste peut arriver d’un moment à l’autre.
Vous vous souvenez certainement du Chapitre 6 où, à Zanzibar, le capitaine Oksymor avait acheté à Al Qadam, le marchand d’esclaves, un girafon maltraité pour lequel Maxi, le nain de l’équipage, s’était pris d’affection et qu’il avait défendu au péril de sa vie. Le capitaine avait vu là un moyen de rétablir les relations avec Maxi qui s’était vexé le jour où, ce dernier lui reprochant de ne pas s’intéresser au nanisme, Oksy lui avait répondu « Au nanisme ? Mais je m’en branle ! », juste histoire de faire un bon mot. Mais ce que le capitaine n’avait pas vu, c’est qu’un girafon, si mignon soit-il, grandit d’un mètre par mois et que dans une goélette, ça pose rapidement problème. Et ce que le capitaine ne savait pas encore, c’est que Sophie faisait de l’aérophagie. Son ventre gonflait et il fallait l’aider en pressant son abdomen pour la libérer du gaz. Elle émettait alors un long « pouet » qui faisait rire les enfants. Mais le vrai problème, c’était l’odeur. Cela explique certainement pourquoi il n’avait pas été si difficile de convaincre Al Qadam de la céder contre une bouteille de prunelle, fût-elle de Meyzieu (Rhône).
Autant dire que le voyage sur la goélette jusqu’au port de Dar es Salam* fut un enfer et que tout le monde fut content d’accoster enfin, en particulier Sophie, qui le manifesta par de larges moulinets de sa tête. À Dar es Salam (« havre de paix » en arabe), Oksymor avait ses habitudes au Royal Bougnat, un « palace » monté par Isidore Laverne, un Auvergnat dont l’histoire mériterait à elle seule un roman. On entrait directement dans un vaste hall d’un jaune pisseux, le « jaune Gallimard », aimait à préciser Isidore, qui était féru de littérature, ce à quoi Oksymor faisait remarquer qu’il manquait un liseret rouge. « J’y songe », répondait invariablement Isidore. Le bar était sur la gauche ; l’espace était occupé par des fauteuils et des tables basses, façon palace. Il y faisait une chaleur étouffante. On y acceptait les animaux, Isidore avait lui-même un paon albinos dont il était très fier, une pauvre bête à moitié déplumée qui empestait l’eau de javel. Sophie tenait sans problème dans la pièce, enfin aujourd’hui et pour au moins un mois ou deux au plus. On mangeait aussi au Royal Bougnat une excellente viande de Salers, c’est ainsi qu’Isidore avait baptisé les bêtes de son petit élevage de dromadaires.
Le capitaine Oksymor réunit son équipage. « Bon, moi je vais aller voir les clients pour faire la liste des courses. Ça devrait me prendre trois à quatre jours. Nous reprendrons donc la mer dans cinq jours pour faire les susdites courses. Ça devrait nous prendre grosso modo un mois si c’est comme d’habitude. En attendant, vous avez quartier libre. Concernant Maxi et Sophie, ils ne partiront pas avec nous cette fois-ci et ça nous donnera un peu de temps pour réfléchir à la suite, hein Maxi ! En attendant, Isidore propose de t’embaucher comme barman, je lui ai vanté ton art des cocktails, et Maria, sa serveuse portugaise, la… petite, a besoin d’un coup de main. Il pense que vous vous entendrez bien compte tenu de votre… enfin voilà ! Maxi, tu commences demain, profite de ta soirée avec l’équipage avant de passer derrière le bar, la première tournée est pour moi ! »
Le lendemain, le capitaine partit seul voir ses « clients ». Il avait déjà discuté avec Isidore qui souhaitait moderniser son palace, d’autant que l’électricité était maintenant arrivée à Dar es Salam. Il lui restait à passer voir le commandant De Sy qui dirigeait un régiment de la Légion étrangère dont la mission était d’asseoir la puissance civilisatrice de la France sur la région, ce qui n’est pas une mince affaire car il y a de la concurrence dans ces contrées, et quelques autres qui préféraient garder l’anonymat, dont le représentant d’une tribu un peu spéciale. Quatre jours plus tard, Oksy revenait au Royal Bougnat. Maxi trônait derrière le bar, juché sur un escabeau que personne ne voyait, Maria le regardait déjà avec les yeux de l’amour et Sophie avait sympathisé avec les Salers d’Isidore.
Le lendemain, le Parce Que appareillait pour une destination inconnue.
Deux mois plus tard, le Parce Que entrait toutes voiles dehors dans le port de Dar es Salam. Pendant ce temps, Sophie avait encore grandi, sa tête touchait presque le plafond du hall du Royal Bougnat dans lequel elle n’entrait plus que rarement. L’amour entre Maxi et Maria avait aussi grandi, quoique toujours platonique, tous deux étant de grands timides.
Zut, j’entends du bruit. Je dois arrêter. Juste, pour notre premier jour dans le Queyras (prononcer Queyra), on est allés au sommet Bucher, la montagne (à vaches) en face, histoire d’avoir un point de vue sur la région, et le soir on a eu un apéro super sympa chez des followers ex-archers, grimpeurs et Queyrassins de longue date. C’était carrément trop cool, comme aurait dit Loana. Allez, le bruit se rapproche, je coupe !
* alors capitale du Tanganyika, en face de Zanzibar
Les négociations prévues initialement à 18 heures sont repoussées à une date ultérieure en raison d’une tentative d’intrusion dans nos systèmes informatiques.
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