« Alors vous avez prévu quoi aujourd’hui ? » demanda Nicolas, leur hôte, une pile d’assiettes dans les mains. « Le pic de Château-Renard », répondit Ben, peu convaincu, car il savait que Nicolas aurait mieux à leur proposer et, comme prévu, Nicolas fit la grimace. « Il faut que vous fassiez la vallée de Valpréveyre. C’est très joli et sauvage. C’est juste après Abriès. Passez me voir quand vous aurez fini votre petit-déjeuner, je vous montrerai sur la carte. »
Les choses se répétaient invariablement, et ainsi le blog de Ben. Chaque jour, il suivait le même modèle. Une photo pour illustrer le départ, l’artifice de la carte pour placer le décor, Mir qui monte entrecoupée de fleurs et d’insectes, un selfie si c’est un sommet mémorable sinon une photo évoquant la pause, puis Mir qui descend entrecoupée de fleurs et d’insectes. Il se donnait du mal pour varier les points de vue, mais il commençait à avoir fait le tour de ce que lui permettait sa maigre technique photographique. Ben avait aussi du mal à retranscrire ce qui faisait l’émotion de la randonnée : la beauté des fleurs, non pas comme des individus isolés mais comme un véritable tableau vivant ; le grouillement de la vie dans les alpages, ces myriades d’insectes qui courent, sautent, volent ; le sentiment de liberté ressenti dans ces vastes étendues sauvages bordées de frontières minérales. Il essayait mais ces photos ne donnaient rien de ce qu’il aurait aimé qu’elles transmettent. Le bleu du ciel et le vert des vallons étaient trahis par l’exposition et la lumière crue du soleil de l’après-midi, la beauté des benoîtes d’un jaune éclatant au milieu des vertes pentes se traduisait en un verdâtre apportant autant d’émotion que l’arrivée d’un plat d’épinards à la cantine, le sentiment de grandiose se limitait au chapeau blanc de Mir perdu dans le cadre de la photo, à la manière de « Où est Charlie ? ». Ce n’était pas vraiment une frustration, plutôt une constatation. Mais ce que la photo pouvait avoir de mal à faire ressortir, ou plutôt ce que Ben avait du mal à faire sortir de ses photos, il avait acquis la conviction que le roman pouvait le faire aisément en s’affranchissant des contingences du réel. Il avait pris beaucoup de plaisir à laisser vagabonder son esprit lors des longues montées sous le soleil et à imaginer les aventures burlesques de ses personnages. Son histoire de capitaine Oksymor et de girafe n’avait rencontré aucun succès auprès de ses followers, mais Ben n’en avait pas été affecté. Ce qui lui avait plu, c’était de faire l’expérience de l’invention de personnages et de voir le fil des intrigues et des évènements se nouer presque naturellement. Bien sûr, il avait lu que c’était le processus qu’utilisaient de grands écrivains — Stephen King ou Joyce Carol Oates entre autres — posant des personnages, une situation de départ et partant dans l’écriture de leur récit sans idée préconçue d’où cela mènerait leurs personnages, mais en faire lui-même l’expérience pratique, aussi imparfaite et grossière fût-elle, l’avait fasciné.
C’était ce à quoi Ben pensait en mangeant silencieusement ses abricots, inconfortablement assis sur un rocher en contrehaut du col de Bouchet aux côtés de Mir quand son attention fut détournée par un bruit de raclage plastique. Il provenait d’un couple qui, comme Mir et Ben, faisait une pause déjeuner au col, récompense pavlovienne de l’effort de la montée. C’était LE couple qui était arrivé quelques minutes avant eux et qui avait pris la meilleure place de pique-nique, les contraignant à s’exiler plus haut parmi des rocs éboulés, les MirBen n’étant pas d’un naturel grégaire. Le couple avait donc emmené des yaourts. Ben les observa tourner méticuleusement leur cuillère dans le fond du pot pour en extraire les ultimes milligrammes. Quelques minutes plus tard, l’attention de Ben fut à nouveau attirée par un bruit de raclage, mais métallique cette fois. « Après le yaourt, la crème Mont-Blanc ! Ça existe encore ce truc ? » s’exclama-t-il. Et il les regarda traquer longuement et méticuleusement les moindres traces de leur boîte à 157 calories. Peu de temps après, l’attention de Ben fut encore une fois attirée par un bruit, mais moins subtil cette fois-ci. L’homme armé d’une grosse pierre essayait d’aplatir la boîte en métal. Heureusement, trois coups suffirent pour qu’il se rende compte du caractère vain de sa tentative. « Voilà encore quelque chose que la photo ne pourra pas traduire ! » se dit Ben.
Il cogita encore tout le temps de la descente et du trajet de retour. Sa conviction était faite, il fallait qu’il fasse le saut, qu’il passe à l’écriture. Et les aventures complètes du capitaine Oksymor, avec un travail plus sérieux sur les personnages, seraient son tremplin. En attendant, il avait toujours son blog à alimenter et du retard à rattraper.
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